On imagine trop facilement qu’Europe et chrétienté auraient couvert un même espace dans ce long millénaire qu’il est convenu d’appeler le Moyen Age. Il est d’ailleurs curieux de rapprocher spontanément une notion spatiale (l’Europe) d’une notion sociologique (la chrétienté, au sens strict du terme : la société de ceux qui professent le christianisme). Ce que serait un espace européen est au Moyen Age encore moins bien défini qu’aujourd’hui.
Pour tempérer toute idée d’adéquation entre Europe et chrétienté, rappelons que Jésus est un juif de Palestine, que le grand apôtre Paul est originaire de Tarse en Cilicie, aujourd’hui en Turquie, et que, du Moyen Age et jusqu’à nos jours, les chrétiens ont proclamé leur foi en récitant le credo établi au IVe siècle aux conciles de Nicée et de Constantinople, également dans l’actuelle Turquie. Ajoutons qu’un des plus beaux fleurons du Moyen Age européen est la culture musulmane d’Espagne, dont témoignent jusqu’à nos jours les monuments de Séville ou de Grenade et qui, en transmettant la pensée d’Aristote à l’Occident devenu chrétien, a permis la remarquable éclosion de la théologie au XIIIe siècle, autour de celui qui apparaît comme un des plus illustres penseurs du christianisme : Thomas d’Aquin.
Il convient alors de se demander en quoi on peut penser qu’Europe et chrétienté ont quelque chose à voir ensemble au Moyen Age, et comment s’est constitué en Occident un espace particulier dans lequel on peut voir une Europe, caractérisée par l’imprégnation chrétienne tant de la société que de la culture : une chrétienté, sinon la chrétienté.
Au commencement était l’Empire romain, centré sur la Méditerranée mais portant ses frontières loin d’elle : en Occident, jusqu’au Danube et au Rhin, et jusqu’au nord de la grande île de Bretagne. Mais c’est dans la partie orientale et asiatique qu’était apparu et s’était d’abord répandu le christianisme avant de gagner tout l’Empire romain. A la fin du IVe siècle, le christianisme est la religion de l’empereur et, parmi les éléments de la culture romaine diffusés partout dans l’Empire et transmis au Moyen Age occidental, deux sont essentiels : la langue latine et le christianisme
Il ne faut pas, néanmoins, surestimer l’unité de l’Empire. En même temps que le christianisme y devenait religion d’Etat, se profilait une division entre un Orient romain et un Occident romain. Elle est consommée en 395. L’Europe que nous cherchons est en partie l’héritière de l’Occident romain et chrétien. Elle est donc, au mieux, la moitié de la chrétienté. La division politique de 395 marque le premier moment d’un éloignement progressif entre chrétienté d’Orient et chrétienté d’Occident, qui aboutira au schisme de 1054 entre « orthodoxes » et « catholiques », rendu irréversible à cause du pillage de Constantinople, en 1204, par les croisés venus d’Occident avec la bénédiction du pape. Pour le Moyen Age, il convient donc de parler d’au moins deux chrétientés.
C’est celle d’Occident qui nous retient ici. Dans la partie occidentale de l’Empire romain s’est établie une série de royaumes dits « barbares » installés dans les structures romaines et chrétiennes : Childéric met son armée franque au service de Rome pour la défense de la province de Belgique seconde ; au tournant des Ve et VIe siècles, son fils Clovis entre dans l’Eglise romaine en recevant le baptême de l’évêque de la métropole de Belgique seconde : Remi de Reims.
Le processus est analogue dans les autres royaumes qui commencent à dessiner des entités territoriales qui nous sont devenues familières : Wisigoths en Espagne, Ostrogoths puis Lombards en Italie, Saxons et Angles en Bretagne, à laquelle ces derniers donnent leur nom : Angleterre. De ce qui a été l’Occident romain et chrétien, ne fait plus partie désormais la province d’Afrique conquise par les musulmans au VIIe siècle, et bientôt l’Espagne, conquise par eux à partir de 711.
L’Occident qui se dessine alors n’est plus méditerranéen : son centre de gravité est remonté vers le nord et quand Charlemagne – qui va pourtant à Rome recevoir la couronne impériale en 800 – établit sa capitale, il choisit Aix-la-Chapelle, non loin des lieux d’implantation de nos actuelles institutions européennes (Bruxelles, Luxembourg, Strasbourg).
Le moment carolingien est capital dans l’histoire d’une Europe chrétienne. Parmi les royaumes « barbares », le royaume franc s’est imposé non seulement en Gaule, mais aussi au nord, jusqu’au delta du Rhin, et à l’est, jusqu’à l’Elbe et au Danube moyen : il a pris le contrôle, de façon pacifique ou violente, de l’espace germanique, de la Bavière à la Saxe. S’agit-il de conquête ou de mission ? Charlemagne et ses contemporains ne se posaient certes pas cette question : la fonction du roi sacré, et à plus forte raison de l’empereur, est de conduire le peuple au salut. Dans cet esprit, la mission de l’empereur s’identifie à celle de l’Eglise : il est le défenseur et le promoteur de la chrétienté, entendue comme l’ensemble des chrétiens. Entrer dans l’Empire, c’est devenir chrétien : étendre les limites de l’Empire, c’est dilater la chrétienté, du moins sa partie occidentale.
On a voulu voir dans l’Empire carolingien une première Europe unie. Territorialement, cette première Europe unie est au plus analogue à l’Europe des six du traité de Rome : la France, l’Allemagne, le Benelux, l’Italie. Il faudrait ajouter le nord de l’Espagne jusqu’à l’Ebre, mais retrancher le sud de l’Italie et la Sicile restés dans l’Empire d’Orient ; retrancher aussi ce qu’on appelait naguère l’Allemagne de l’Est et qui, à l’époque, était peuplée de Slaves païens. Notons surtout que cette Europe carolingienne ne comporte ni l’Espagne musulmane ni les îles britanniques, pourtant chrétiennes. Bref, une petite Europe.
Cette Europe carolingienne a-t-elle une unité ? Là encore, il faut être extrêmement prudent et, de la Saxe à l’Espagne du Nord, les différences devaient largement l’emporter sur les ressemblances. Mais il faut souligner que les rois et empereurs carolingiens ont vigoureusement affirmé leur volonté d’unité qui se manifeste, en particulier, dans le domaine religieux. Ils ont tenté de mettre en place un réseau de représentants du souverain (les comtes), de les contrôler par des missi dominici et par la réunion d’assemblée annuelles. Ils ont édicté une remarquable législation écrite dans des capitulaires, longs recueils d’articles (capitula) organisant toute la vie de la société. Il s’agit incontestablement d’une législation d’inspiration chrétienne, insistant sur la justice à rendre à tous et en particulier aux plus faibles, sur la qualité de la formation à donner au clergé pour qu’il puisse correctement prier et enseigner – c’est la base de ce que l’on a appelé la Renaissance carolingienne -, sur l’organisation de la hiérarchie ecclésiastique et la régularité de la vie monastique. C’est ainsi que l’empereur peut « conduire le peuple au salut ». Idéologie impériale et législation sont bien l’une et l’autre chrétiennes.
Dans cet effort d’unité d’une Europe chrétienne, les Carolingiens ont largement contribué à établir, ou du moins à confirmer à sa tête, le rôle de l’évêque de Rome : le pape. Le pape du haut Moyen Age a certes une « primauté d’honneur » parmi les évêques, en tant que successeur de Pierre. Il est le garant de la communion entre eux. Mais il n’est pas leur chef, il est l’évêque de Rome.
Quand Pépin III, le père de Charlemagne, a usurpé la monarchie aux dépens du dernier roi mérovingien en 751, il l’a fait avec l’approbation du pape qui a rendu légitime l’usurpation par le sacre royal : le roi n’était plus roi par hérédité mais « par la grâce de Dieu ». En échange, les Carolingiens se sont engagés à défendre le pape menacé par les Lombards. Charlemagne s’est emparé du royaume lombard en 774 et le pape a reçu un ensemble de territoires en Italie centrale, origine des Etats pontificaux, dont ne subsiste aujourd’hui que la cité du Vatican. Le couronnement impérial de Charlemagne par le pape à Rome en 800 s’inscrit dans cette perspective.
L’organisation, le droit ou la liturgie de l’Eglise de Rome sont pour Charlemagne les modèles que, dans sa volonté d’unification, il cherche à imposer à toutes les Eglises d’Occident qui avaient des traditions différentes. Il rétablit la hiérarchie romaine antique des évêques, regroupés autour d’un archevêque, en provinces ecclésiastiques et il l’établit dans les régions nouvellement conquises. Il demande au pape de lui envoyer le recueil de droit canon (droit de l’Eglise) de Rome pour le diffuser dans toutes les Eglises à la place des diverses collections canoniques existantes. Il fait venir de Rome des chantres pour enseigner le chant romain et obtient du pape l’envoi du Sacramentaire grégorien , c’est-à -dire du principal livre de la messe telle qu’on la célèbre alors à Rome, que l’on attribuait au pape Grégoire Ier le Grand. Cela de façon que l’on chante et célèbre le culte de la même manière partout dans l’Empire. Son fils, Louis le Pieux, impose à toutes les abbayes la Règle de saint Benoît qui est celle des moines de Rome.
Les Carolingiens ont donc joué un rôle capital dans l’instauration d’une chrétienté occidentale par la promotion des pratiques de l’Eglise de Rome et la mise en place d’un pouvoir politique de son évêque, le pape. C’est autour du pape et de l’empereur de l’an mil, Sylvestre II et Otton III, que s’est achevée la constitution de l’Occident chrétien avec création simultanée, en Pologne et en Hongrie, d’Etats indépendants de l’Empire et d’Eglises relevant directement du pape.