C’est à la suite du concile de Plaisance en 1095 et suite à la demande de l’ambassade de l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène qui venait solliciter le secours de tous les chrétiens contre les infidèles qui avaient conquis une grande partie de son Empire, que le Pape Urbain II, après avoir songé organiser les secours réclamés par les byzantins, évolua vers une idée plus ambitieuse : étendre à l’Orient les succès éclatants de la Reconquista espagnole et portugaise pour libérer le tombeau du Christ des mains des infidèles. C’est Adhémar de Monteil, évêque du Puy, qui fut nommé chef de la première croisade assisté de Raymond de saint Gilles, comte de Toulouse. De par la tradition, le chef aurait du être l’empereur Henri II ou le roi de France Philippe Ier, mais ils étaient tous deux excommuniés.
Quant au roi d’Angleterre Guillaume le Roux, il ne s’était pas prononcé entre le pape Urbain II et l’anti-pape Clément III. Le pape n’avait donc prévu qu’une seule armée, mais il en partit trois autres : français du domaine royal sous la conduite du frère du roi, avec le comte de Normandie et le comte de Flandres ; français du Nord, Lorrains, Allemands sous Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lorraine, qui sera le premier gouvernant chrétien de Jérusalem ; enfin Normand de l’Italie du Sud. Le monde féodal avait largement répondu à l’appel du souverain pontife qui se plaçait en véritable chef de la Chrétienté.
Les croisés s’emparèrent de Jérusalem le 7 juin 1099. Ce fût la seule véritable croisade dans le sens où les suivantes allaient être menées pour venir au secours du royaume et des principautés chrétiennes du Levant. On ne verra plus jamais l’ensemble de la Chrétienté s’unir en vue d’une vaste entreprise internationale. Lorsque plusieurs souverains se coalisèrent, l’affaire aboutit toujours à des querelles.
Avant d’analyser en quoi les croisades furent un facteur d’unification des peuples européens, il faut dissiper quelques malentendus et calomnies fréquemment répandus à propos des croisades. Jacques Heers a parfaitement démontré la mauvaise foi de certains historiens modernes qui entendait jeter le discrédit sur ces évènements que furent les croisades.
Tout d’abord, les croisades ne furent en aucune façon provoquées par des impératifs économiques. « A supposer même que nos campagnes d’Occident aient alors souffert d’un excès de population, et qu les paysans cherchaient désespérément à cultiver d’autres terres, l’on voit mal pourquoi ils auraient, au prix de sacrifices et de risques considérables, pensé conquérir celles de Terre Sainte, terres arides, voué à une exploitation semi-nomade qui leur était complètement étrangère. D’autres entreprises, infiniment plus rentables et plus sûres, s’offraient à eux près de leurs maisons et de leurs champs, en tout cas dans des pays ni éloignés, ni hostiles ».
Les croisés ne furent pas non plus conduits par des chefs avides de conquête, mal insérés dans leurs cadres sociaux, sans fortune ni avenir. Il n’y a qu’à songer à Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lorraine, champion de la Réforme grégorienne en son pays, à « Raymond de Saint-Gilles, le plus puissant seigneur du royaume de France, maître d’une vaste et riche principauté, absolument pas contesté chez lui, qui mis dans l’expédition des sommes considérables, supportant de ses deniers des foules de pauvres pèlerins et laissant à Toulouse le champ libre à un intriguant qui, autrement, n’aurait même pas osé se manifester ». La croisade ne fut pas du tout une « guerre sainte » au sens où nous l’entendons aujourd’hui, ni une manifestation de fanatisme religieux. « Certes les hommes prêtaient serment, recevaient la Croix et se savaient au service du Christ, bénis et protégés…mais ils allaient délivrer le tombeau du Christ et non combattre et encore moins exterminer des hommes d’une autre religion ». Pour preuve, il est extrêmement difficile de trouver des dénonciations acharnées de l’islam dans les sources du XIe siècle. Ceci pour une bonne raison, on n’avait qu’une très vague connaissance de l’islam et des musulmans à cette époque. Guibert de Nogent, lettré entre tous, écrivait, peu après l’an 1100 : « je n’ai pu trouver aucun docteur de l’Eglise qui ait écrit contre lui (Mahomet) ». Pour lui ce dernier n’est qu’un chrétien hérétique parmi ceux qui ont « éloigné complètement les peuples de l’Orient de la croyance au Fils et au saint Esprit ».
La croisade fut une aventure spirituelle. Les prêches d’Urbain II et de ses évêques invoquaient d’abord les sévices des Turcs qui faisaient régner une terrible insécurité sur les routes de Jérusalem, attaquaient parfois les groupes de pèlerins, les rançonnaient ou, pour le moins exigeaient des taxes de plus en plus lourdes.
On peut donc dire que prendre la croix, se croiser, ce n’était ni partir à la découverte du monde, ni chercher à créer de nouveaux trafics, ni céder à la soif de conquête ou de l’or. « Non seulement les croisés sacrifient souvent leur fortune et leur vie à l’expédition, mais le simple fait de revêtir la Croix assignait à l’entreprise un but trop défini pour n’être pas en quelque sorte antérieure à toute pensée d’intérêt personnel. On prenait la croix parce qu’il paraissait intolérable que les lieux sacrés de la chrétienté ne fussent plus sous l’autorité de ceux-là même pour qui ils étaient des lieux sacrés, un point c’est tout ». Prendre la croix, c’est aussi la porter. « Ne partaient pas les aventuriers qui avaient tout à gagner et rien à perdre, mais de grands seigneurs, de grandes dames aussi, abandonnant le soin de leurs intérêts à des intendants, à leur régisseur, risquant l’avenir en même temps que le présent ; bien des pauvres gens les suivirent, ou les devancèrent, mais parce qu’ils accompagnaient ceux qu’ils avaient l’habitude de suivre, et sans nourrir d’espoir particulier de changer leur sort : c’est toute une société qui se déplaçait, ce n’était pas une bande partant en razzia. En d’autre terme il apparaît difficile de ne pas déceler au principe de la décision, le sentiment d’accomplir une grande chose, une chose nécessaire, une chose qui rachète, ennoblit, justifie, donne sens : libération pour les uns, véritable pèlerinage pour les autres, que nul n’impose et que nul devoir ne commande, mais grand exode manifestant que dans la vie de ces hommes grands ou humbles, il y avait quelque chose qui comptait plus que leur vie même, puisqu’ils la risquait, que leur propriété puisqu’ils en délaissaient le soin, que leur royaume même puisqu’ils allaient défendre celui d’un autre, que le bien-être des leurs, puisqu’ils partaient avec femmes et enfants, que leurs petits calculs, puisqu’ils jouaient un va-tout. En dépit de tout il est difficile de nier que les croisés étaient des hommes en qui soufflait l’esprit ».
Prendre la croix, enfin, n’est pas seulement un acte d’héroïsme, mais aussi de foi. « Il fallait bien qu’une foi anime les croisés, c’est-à-dire la certitude qu’ils se battaient pour la bonne cause, la confiance dans la valeur absolue du but poursuivi, dans le caractère sacré de l’entreprise, en un mot dans la justesse et dans la vérité de la religion chrétienne…Songe-t-on à la conviction qu’il fallait pour mettre en branle, c’est-à-dire pour lancer dans la précarité au lieu de la sûreté, fût-elle misérable, des foules énormes et disparates qui n’avaient qu’elle pour ciment ».
Les chrétiens qui partent à la croisade relèvent pour l’un du royaume de France, pour l’autre du royaume d’Angleterre, du Saint Empire Romain Germanique, du Royaume d’Espagne, d’une principauté d’Italie. « Et précisément, ce grand brassage qu’opère la croisade, la croisade qui rend sensible à tant d’hommes d’habitat différent la solidarité que crée entre eux le nom de chrétien, l’idéal chrétien, ce grand brassage, il n’est pas d’instrument plus puissant et plus fort d’unification européenne. Il n’est pas d’agent plus puissant, cet agent religieux, d’une union des forces qui n’est pas seulement, qui n’est pas uniquement, qui bientôt ne sera pas essentiellement chrétienne. La croisade travaille au profit d’une unification européenne qui n’est pas seulement religieuse : elle est politique, largement. Elle est économique. Elle est culturelle. La croisade est créatrice ou rénovatrice de puissants courants de trafic. La croisade en donnant un nouvel essor au trafic maritime, est créatrice de méthodes nouvelles, internationales. La croisade, en nécessitant des avances de fonds considérables est génératrice de capitalisme international. Disons, en reprenant la formule de tout à l’heure,la croisade religieuse travaille au profit d’une solidarité qu’il faut bien appeler, en définitive, solidarité européenne, puisqu’elle n’est plus uniquement, puisqu’elle n’est plus essentiellement, ni une solidarité romaine, la Romanité étant devenue de réalité, nominalité, ni une solidarité religieuse, les forces laïques et temporelles (politiques, économiques et sociales) s’étant affermies avec une force croissante, dans le courant des forces religieuses, sous le manteau de la religion, sous ce manteau du Christ que l’on voit recouvrir, dans les veilles images de la Vierge de miséricorde, les divers états de la société, états chrétiens, mais qui restent distincts dans leurs antagonismes et dans leurs volontés ».
Extrait du « Manifeste des alter européens »