Panégyrique de Saint Louis, roi de France, prêché par le cardinal Pie dans la cathédrale de Blois

Chrétienté Info , le 23 février 2009  


 » Mes Frères, vous m’avez prévenu, et déjà ces guerres célèbres qui occupent une si grande part dans l’histoire de saint Louis, ces guerres que la croix de Jésus-Christ a immortalisées en leur donnant son nom, se présentent à vous sous leur véritable point de vue, c’est-à-dire de la vie de l’esprit contre les envahissements d’un peuple qui menace de tout asservir à la loi de la chair.

Le sensualisme ottoman se faisant agresseur sous la bannière du croissant, le spiritualisme chrétien se défendait sous la bannière de la croix ; l’islamisme se répandant comme une lave impure sur tout le sol de la chrétienté, la chrétienté allant frapper au cœur son implacable ennemi, le poursuivant dans son propre empire, jusqu’à ce qu’elle l’ait assez affaibli pour n’en plus rien craindre [ce qui n’est plus du tout évident à notre époque] : voilà, sous son jour le plus naturel et le plus philosophique, toute l’histoire des croisades ; combat à outrance dans lequel l’esprit est demeuré vainqueur de la chair : Non veni pacem mittere, sed gladium.

 » Les croisades, mes Frères, on nous demande de les désavouer !

Eh ! quoi donc ? le détracteur des croisades est-il encore chrétien ? est-il encore Français ? lui qui jette un outrage à dix siècles de l’histoire de l’Église, à dix siècles de l’histoire de France.

Les croisades ? Mais, sans avoir toujours porté ce nom, elles n’ont jamais été interrompues depuis Charles Martel jusqu’à Sobieski ; et entre ces deux grands noms sont venus se ranger les noms de Charlemagne, de Godefroy de Bouillon, de Tancrède, de Philippe-Auguste, de saint Louis, et mille autres noms couronnés par ceux du grand-maître La Valette, et de Don Juan vainqueur sur le golfe de Lépante.

Les croisades ? Mais c’est l’œuvre de la papauté et des conciles, depuis Urbain II et son incomparable discours dans le concile de Clermont, jusqu’à saint Pie V et son ardente prière suivie d’une céleste révélation ; c’est l’œuvre qu’ont applaudie, encouragée tous les saints, depuis saint Bernard enflammant l’ardeur de Louis le Jeune et de tous les évêques et barons assemblés dans la cathédrale de Chartres (cf. Op. Bernard, epist. 256 et 364. – Breviar. Carnot, 20 Aug.), jusqu’à saint François de Sales prêchant dans Notre-Dame de Paris l’éloge funèbre d’Emmanuel de Mercœur, le dernier des croisés français, et cherchant à rallumer dans l’âme d’Henri IV une dernière étincelle de ce feu sacré qui allait s’éteindre (Or. Fun. D’Emm. de M. – On y lit :  » Ah ! que les Français sont braves quand ils ont Dieu de leur côté !… Qu’ils sont heureux à combattre les infidèles !… Aussi plusieurs estiment que ce sera un de vos rois, ô France, qui donnera le dernier coup de la ruine à la secte de ce grand imposteur Mahomet. » – Et après la mort d’Henri IV, le saint prélat écrivait :  » Certes il semblait bien qu’une si grande vie ne devait finir que sur les dépouilles du Levant, après une finale ruine de l’hérésie et du Turcisme. », Epist. 83, édit. 1652).

Les croisades ? Je dis plus, c’est l’œuvre de Dieu, de Dieu lui-même, tranchant la question par les miracles, les prodiges les plus authentiques. Dieu le veult, Dieu le veult ! s’écriaient les peuples à la voix du pontife suprême. Comment le savaient-ils, sinon parce que Dieu avait parlé ? Mes Frères, c’est une grande témérité à des chrétiens de revenir sur la chose jugée, jugée dans le conseil sublime des cieux, notifiant la sentence par d’incontestables merveilles enregistrées dans l’histoire en caractères indélébiles. [...]

 » Mais notre siècle n’est le courtisan que de succès. Or, les croisades, dit-on, n’ont pas réussi !

Il est à cet égard une réponse célèbre :  » aucune n’a réussi, mais toutes ont réussi « .

Or, l’Esprit-Saint nous a avertis de ne juger des grands ouvrages de la Providence comme de la nature que par le résultat général et définitif, et in novissimis intelligas (Jérémie, XXIII, 20). Le détail des choses, mes Frères, est toujours plein de mystère et d’obscurité ; la clarté brille dans l’ensemble. On ne regarde pas les longues chaînes des Alpes ou des Cordillières avec le microscope. Laissons aux fourmis leur horizon visuel. [...] Attendez avec patience ; il fera son œuvre, vous cueillerez les fruits, et vous moissonnerez la récolte / et in novissimis intelligas.

 » Nos croisades n’ont pas réussi ! Mais est-ce que l’Europe a été asservie par l’islamisme ? [...] Est-ce que notre civilisation est devenue la proie de ces hordes barbares ? Est-ce que vos épouses et vos filles sont tributaires du sérail et languissent dans les prisons infectées du harem ? Est-ce qu’au contraire la puissance ottomane n’a pas été tellement amoindrie et si mortellement blessée, qu’elle ne subsiste plus que par l’indulgence de la chrétienté ?

 » Les croisades n’ont pas réussi ! [...] Eh ! que m’importe à moi, homme de l’autre vie, que m’importe que les croisades n’aient pas raison devant les froides et tardives supputations de nos modernes calculateurs, quand le saint abbé de Clairvaux m’assure avoir appris du ciel que cet emploi chrétien de la mammone d’iniquité (cf. Matt., VI, 24) a procuré à des milliers de Français les trésors permanents de la béatitude suprême (Op. Bern., Ep. 363 et 386) ? [...] Hommes du temps, vous me parlez de chiffres ; et moi, prêtre de l’éternité, je ne connais qu’un chiffre qui m’intéresse et qui soit placé à ma hauteur, c’est le chiffre éternel des élus. [...]

 » Ah ! mes Frères, qu’il serait beau de contempler ici dans Louis le véritable type du croisé, le modèle accompli du chevalier chrétien, le généralissime des vaillantes phalanges de l’Évangile et de la civilisation ! [...]