Accordez, Seigneur, à vos fidèles, d’entreprendre avec la piété convenable, lapratique de ces jeûnes vénérables et solennels et d’en parcourir la carrière
avec une dévotion que rien ne puisse troubler. Miseréris ómnium, Dómine, et nihil odísti eórum quæ fecísti, dissímulans peccáta
hóminum propter pæniténtiam et parcens illis : quia tu es Dóminus, Deus noster.
Hier le monde s’agitait dans ses plaisirs, les enfants de la
promesse eux-mêmes se livraient à des joies innocentes ; dès ce matin, la
trompette sacrée dont parle le Prophète a retenti [3] ». Le Prince des Apôtres
vient lui-même, qui nous dit : « Le Christ a souffert dans sa chair ; armez-vous
de cette pensée [5] ». Oh ! Pourquoi avons-nous oublié cet
avertissement ? À lui seul il eût suffi pour nous prémunir contre nous-mêmes ;
pénétrés de notre néant, nous n’eussions jamais osé enfreindre la loi de Dieu.
Si maintenant nous voulons persévérer dans le bien, où la grâce du Seigneur nous
a rétablis, humilions-nous ; acceptons la sentence, et ne considérons plus la
vie que comme un chemin plus ou moins court qui aboutit au tombeau. A ce point
de vue, tout se renouvelle, tout s’éclaire. L’immense bonté de Dieu qui a daigné
attacher son amour à des êtres dévoués à la mort, nous apparaît plus admirable
encore ; notre insolence et notre ingratitude envers celui que nous avons bravé,
durant ces quelques instants de notre existence, nous semble de plus en plus
digne de regrets, et la réparation qu’il nous est possible de faire, et que Dieu
daigne accepter, plus légitime et plus salutaire.
Tel est le motif qui porta la sainte Église, lorsqu’elle jugea à
propos, il y a plus de mille ans, d’anticiper de quatre jours le jeûne
quadragésimal, à ouvrir cette sainte carrière en marquant avec la cendre le
front coupable de ses enfants, et en redisant à chacun les terribles paroles du
Seigneur qui nous dévouent à la mort. Mais l’usage de la cendre, comme symbole
d’humiliation et de pénitence, est bien antérieur à cette institution, et nous
le trouvons déjà pratiqué dans l’ancienne alliance. Job lui-même, au sein de la
gentilité, couvrait de cendres sa chair frappée par la main de Dieu, et
implorait ainsi miséricorde, il y a quatre mille ans [7] ; les exemples analogues abondent dans les Livres
historiques et dans les Prophètes de l’Ancien Testament. C’est que l’on sentait
dès lors le rapport qui existe entre cette poussière d’un être matériel que la
flamme a visité, et l’homme pécheur dont le corps doit être réduit en poussière
sous le feu de la justice divine. Pour sauver du moins l’âme des traits brûlants
de la vengeance céleste, le pécheur courait à la cendre, et reconnaissant sa
triste fraternité avec elle, il se sentait plus à couvert de la colère de celui
qui résiste aux superbes et veut bien pardonner aux humbles.
Dans l’origine, l’usage liturgique de la cendre, au Mercredi de la
Quinquagésime, ne paraît pas avoir été appliqué à tous les fidèles, mais
seulement à ceux qui avaient commis quelqu’un de ces crimes pour lesquels
l’Église infligeait la pénitence publique. Avant la Messe de ce jour, les
coupables se présentaient à l’église où tout le peuple était rassemblé. Les
prêtres recevaient l’aveu de leurs péchés, puis ils les couvraient de cilices et
répandaient la cendre sur leurs têtes.
Après cette cérémonie, le clergé et le peuple se prosternaient
contre terre, et on récitait à haute voix les sept psaumes pénitentiaux. La
procession avait lieu ensuite, à laquelle les pénitents marchaient nu-pieds. Au
retour, ils étaient solennellement chassés de l’église par l’Évêque, qui leur
disait : « Voici que nous vous chassons de l’enceinte de l’Église, à cause de
vos péchés et de vos crimes, comme Adam, le premier homme, fut chassé du
Paradis, à cause de sa transgression ». Le clergé chantait ensuite plusieurs
Répons tirés de la Genèse, dans lesquels étaient rappelées les paroles du
Seigneur condamnant l’homme aux sueurs et au travail, sur cette terre désormais
maudite. On fermait ensuite les portes de l’église, et les pénitents n’en
devaient plus franchir le seuil que pour venir recevoir solennellement
l’absolution, le Jeudi-Saint.
Après le XIe siècle, la pénitence publique commença à tomber en
désuétude ; mais l’usage d’imposer les cendres à tous les fidèles, en ce jour,
devint de plus en plus général, et il a pris place parmi les cérémonies
essentielles de la Liturgie romaine. Autrefois, on s’approchait nu-pieds pour
recevoir cet avertissement solennel du néant de l’homme, et, encore au XIIe
siècle, le Pape lui-même, se rendant de l’Église de Sainte-Anastasie à celle de
Sainte-Sabine où est la Station, faisait tout ce trajet sans chaussure, ainsi
que les Cardinaux qui l’accompagnaient. L’Église s’est relâchée de cette rigueur
extérieure ; mais elle n’en compte pas moins sur les sentiments qu’un rite aussi
imposant doit produire en nous. Dom Guéranger, l’Année Liturgique On peut écrire à Anne Kerjean par email à : ak@chretiente.info et visiter son site ici.
Jean-Marie Gutknecht