Un scandale inexistant

Chrétienté Info , le 22 septembre 2012 à 23:00  

Le 15 août dernier, fête de l’Assomption, les catholiques français étaient invités à prier pour la famille.

Cette initiative répondait au souci des évêques de défendre le couple homme-femme, en réaction au projet de loi sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe et au débat sur l’homoparentalité. Patrick Kéchichian répond ici aux polémiques que ce texte a suscitées.

(Version en néerlandais)

L’Eglise a l’habitude « d’être le paillasson sur lequel on s’essuie les pieds », s’est énervé le cardinal Barbarin. De fait, chaque occasion est bonne. C’est une prière rédigée par Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris, président de la Conférence des évêques de France, pour la fête de l’Assomption, qui est en cause. On peut noter d’emblée la disproportion flagrante entre la délicatesse de ce texte et les accusations violentes qu’il suscite.

Or, cette prière, elle, n’attaque, ne met en accusation personne, et sûrement pas les homosexuels. Je rappelle la quatrième invocation, celle qui fait polémique, mais qui, notons-le, vient après trois autres, dont l’une en direction de ceux « récemment élus pour légiférer et gouverner ». Voici la phrase scandaleuse, qui fait frémir les âmes vertueuses certaines de leur bon droit. « Pour les enfants et les jeunes ; que tous nous aidions chacun à découvrir son chemin pour progresser vers le bonheur ; qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier de l’amour d’un père et d’une mère ». Je ne vais pas me livrer à une analyse de texte, mais n’est-il pas évident que ce qui est, ici, défendu n’est assorti d’aucune condamnation à l’adresse des personnes ou des groupes qui ne partagent pas la même vision de l’humanité et de ses lois ?

Et si ces groupes et ces personnes ne se privent pas de donner leur opinion, pourquoi l’Eglise ne donnerait-elle pas sa pensée sur un sujet qui est au premier rang de ses préoccupations ? N’en déplaise à ceux qui confondent laïcité et anticléricalisme militant. Oui, d’un côté une opinion, très actuelle, mais datée, dont l’éventuelle pertinence se mesure à coups de sondages, qui, sont eux-mêmes l’addition d’opinions convergentes. De l’autre une pensée réfléchie, fidèle à vingt siècles (et bien davantage, puisqu’il faut remonter à la Genèse, le premier livre de l’Ancien Testament) d’anthropologie religieuse.

Et c’est là que le malentendu, doublé d’une bonne dose de malhonnêteté, devient patent. Certes, il est loisible d’élever au rang de loi inviolable l’évolution des mœurs, que l’on peut même, si l’on y tient, qualifier de progrès — cette « théorie d’abusement et de désabusement », comme disait Charles Péguy. Mais on ne peut ignorer que l’Eglise affirme avec douceur et mansuétude, avec une sainte obstination, la permanence d’une vision anthropologique où s’enracine l’affirmation des droits imprescriptibles de tout homme et de toute femme. Celle-ci ne fut pas concoctée à partir d’un caprice, d’une foucade ou d’intérêts catégoriels. Elle est née de la Révélation divine elle-même, telle que les Saintes Ecritures et toute la Tradition la consignent.

Rappelant une part de cette vérité dont elle est dépositaire, l’Eglise sort-elle de son rôle ? Si le gouvernement et le Parlement donnent leur avis sur le mariage et décident d’en changer la nature, n’est-il pas légitime que l’Eglise, qui a appris du Christ la dignité du mariage et du lien entre la femme et l’homme (dignité élevée au rang d’un sacrement), fasse, elle aussi, entendre sa voix ? Une voix qui ne cherche pas à couvrir les autres ; mais qui n’accepte pas d’être elle-même rendue inaudible à force de quolibets et de mauvais procès.

Que reproche-t-on au cardinal Vingt-Trois? De tenir la parole qu’il est là pour faire entendre, qu’il a le devoir, non pas de conserver dans le secret des sacristies, mais de rendre publiquement intelligible ? Cette parole, qui n’est pas celle d’un parti ou d’un groupe d’opinion, il ne l’invente pas, ne la calcule pas selon des intérêts circonstanciels. Il ne l’infléchit pas. Tout juste peut-il chercher les mots, les phrases les mieux adaptés, les moins blessants. Ce qu’il vient de faire, répétons-le, avec une grande délicatesse. Mais sur le fond, la position de l’Eglise ne peut varier. Sa force et aussi sa faiblesse sont dans cette intangibilité. Après cela, a chacun de décider selon sa conscience.

Car, quoi qu’on dise, le rôle de l’Eglise n’est pas du tout d’évoluer avec son temps. Si dans les siècles passés elle l’avait fait, il y a belle lurette qu’on ne l’entendrait plus. Ce rôle n’est pas non plus de se voiler le regard et de s’effaroucher de l’évolution des mœurs, mais de maintenir une vigilance, un état de veille en fonction de la vérité qu’elle a reçue.

Afin de défendre et d’expliquer cette vérité, partout et toujours, à temps et à contretemps — y compris sous les insultes. Dès lors, où est le scandale ? Où sont les préjugés ? Peut-être pas là où les clameurs de la malveillance prétendent les repérer.

 

Ce texte a été publié le 19-8-12 dans le « Le Monde » sous le titre « Mariage gay : le mauvais procès fait à l’Eglise » ; il a été repris par « L’Osservatore Romano » en langue française du 21-8-12, à qui nous l’avons emprunté, ainsi que le titre. Patrick Kéchichian a été critique littéraire au « Monde » ; il collabore actuellement à « La Croix » et à « La Revue des deux mondes ».